La pratique et les conditions actuelles

La seconde table ronde à laquelle j’ai assisté lors de la Rencontre internationale sur le Conte avait pour thème La pratique du conte et les conditions actuelles. D’entrée de jeu, l’animatrice Dominique Renaud mentionnait que, jadis, le conte se pratiquait à la maison, mais quand la télévision (et la radio auparavant) est entrée dans les maisons, le conte est sorti. Nous sommes en droit aujourd’hui de nous interroger sur l’avènement des médias sociaux qui sont un moyen de se (re)connecter entre nous.

La flamboyant Joujou Turenne répondait à cela que l’on ne peut envoyer un conte par courriel (sous sa forme littéraire oui, mais sous forme orale, non). L’idée de rassemblement est indissociable du conte. Joujou parle aussi d’une différence entre la parole de jour et la parole de nuit telle que l’ont vécu ses ancêtres. La parole de jour se transmettait jadis pendant le travail et servait à enseigner l’histoire, la connaissance. Cette parole est morte dans les champs alors que les esclaves devaient travailler en silence. Quant à la parole de nuit, celle des esprits et des croyances, elle se meurt également, aujourd’hui. Sur la pratique du conte, Joujou dit qu’il faut conter avec ce que l’on a, avec ce que l’on est. C’est pourquoi il y a autant de façons de conter qu’il y a de conteurs. Et chacun doit passer son héritage. Sur les conditions de la pratique, elle rappelle qu’il faut conter sans que les concessions (festival, thématique d’un organisateur…) dénaturent l’essence même du conte. L’humanité doit s’y reconnaître sur plusieurs générations.

Ce fut ensuite au tour de Jacques Falquet de prendre la parole. Conteur et organisateur de soirées de contes, Jacques s’interroge sérieusement sur ce qu’est le conte. Il arrive parfois qu’on considère la pratique d’un artiste comme n’étant pas du conte (c’est du théâtre, de l’improvisation, du chant…). Jacques propose d’arrêter de réfléchir à ce que nous ne sommes pas pour parler de ce que nous sommes. Il propose une grille de lecture pour situer la pratique du conte de chacun. J’aimerai vous la résumer ici, mais mes notes et mes souvenirs n’y rendraient pas justice. De plus, je crois que Jacques est encore en train de peaufiner son «Code Falquet». (Merci à Jean-Sébastien Dubé d’avoir rapporté sur son blogue ce nom qu’a donné Jocelyn Bérubé à la grille de Jacques!)

La conteuse allemande Reggina Summer, fondatrice du plus vieux festival de conte en Allemange prit ensuite la parole, nous rappelant qu’il y a cette année 25 ans que le mur de Berlin est tombé. Elle nous rapporta la difficulté qu’a le peuple allemand à se raconter ses histoires. Avec le lourd passé qu’a laissé la Deuxième Guerre mondiale, il y a beaucoup trop de fantômes dans la mémoire des gens pour que ceux-ci se racontent des histoires. C’est en Amérique qu’elle à découvert le conte et elle tente de le ramener en Allemagne pour que les gens recommencent à se raconter ces vieilles histoires afin de parler, de se parler. Le conte «help to tell, it’s a bridge». Aujourd’hui, en Allemange, les gens recommencent à conter. Mais pas leurs histoires (Grimm), ils content celles des autres. Les conteurs allemands aiment rencontrer d’autres conteurs pour échanger, s’informer, savoir. Ils doivent créer le récit d’aujourd’hui… pour demain.

Le directeur du Centre Méditérranéen de Littérature Orale , Marc Aubaret, aborde ensuite le conte en tant que fonction sociale. Le conte a une fonction de transmission et de conservation des mémoires et des expériences. Il est évidemment aussi un mouvement artistique, mais un art émergeant plus qu’un art ancien. Il semble qu’on veuille absolument assumer à tout prix deux éléments à la fois : hier et aujourd’hui. Marc Aubaret parle ensuite de certains acteurs du milieu: le public (qui est inévitable), et les intermédiaires (les programmeurs, les festivals…), ainsi que les enjeux du financement (pression politique). Enfin, il demande: «Si le conte est un art, où est l’appareil critique qui permet de juger cette pratique? Et les critiques, quels outils ont-ils pour critiquer?»

Encore une fois, nous arrivons avec beaucoup plus de questions que de réponses. Comme quelqu’un me l’a déjà dit (j’ai oublié qui), «la fonction du conte n’est pas de donner des réponses, mais de poser des questions».

Pour ma part, je crois que la pratique du conte aujourd’hui se vit surtout en spectacle dans le cadre de soirées de contes, de festivals et parfois à l’école. La pratique du conte en famille, la transmission d’histoires de père en fils, de grand-mères à petites filles est presque éteinte. J’en veux pour preuve la génération Passe-Partout. Les chansons et les histoires de la série culte rassemblent ma génération plus que les histoires que ne m’aient jamais raconté mes parents ou grands-parents. Notre culture commune est télévisuelle et musicale, aucun conte n’en fait partie. Les contes, c’est Walt Disney qui nous les a transmis.

Autrefois, les conditions de pratique du conte se résumaient ainsi: un conteur, un auditoire, un feu et du temps. Aujourd’hui, les conditions seraient plutôt: un conteur, un auditoire, une salle de spectacle, une heure de début et une heure de fin, un prix d’entrée, un cachet.

Ce jugement est un peu sévère de ma part, car il s’applique surtout aux conteurs et organismes qui tentent de vivre de cet art. Au Cercle des conteurs de Mont-Saint-Hilaire, ma théorie ne s’applique (heureusement) pas. Il y a des conteurs, un public, une salle, du café, une heure de début et de fin, pas de cachet. Qui sont les conteurs? Tout le monde, débutant ou professionnel, humoriste, acteur ou conteur. C’est la communauté qui se conte des histoires.

J’imagine qu’il y a beaucoup d’autres exemples qui peuvent contredire ce que je viens d’avancer. J’en suis fort aise!

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