Un conte du jour de l'an: Camping Northwood

En cette veille du jour de l’an j’ai décidé de partager avec vous le texte d’un de mes contes qui se déroule (quelle coincidence) la veille du jour de l’an. Parce qu’on en a drôlement besoin, que votre année 2011 soit parsemée de contes et de légendes.

Camping Northwood

Un conte du dépanneur par Marc-André Caron

Une adaptation moderne de la légende de la Chasse-Galerie à saveur de dépanneur

Depuis plus de 20 ans, toutes les vacances du temps des fêtes, il les avait passées dans son dépanneur. Travailler alors que la ville est en congé, ça ne l’a jamais dérangé. Ce qui l’agaçait, c’était la neige dehors et la sloche en dedans. Chaque client apportait son demi-litre de neige en eau qu’il étalait à la grandeur du dépanneur. Oui, la neige, il n’était plus capable. Peut-être que le Boss aurait pu continuer sans repos une autre année, mais pas sa femme.

Première levée pour faire l’ouverture et présente jusqu’à la fermeture, la femme du Boss gardait toujours le sourire, mais s’endormait tôt tous les soirs. Le réveil était de plus en plus difficile. Un jour, elle est même arrivée en retard! Il n’y avait que le Boss qui connaissait la manière bien particulière de sortir sa femme d’un profond sommeil. Lorsqu’elle a enfin dit à son mari «c’est assez», il n’y a pas eu de discussion, le sort en était jeté: ils allaient prendre des vacances.

Le jour de la Toussaint, après avoir rangé les citrouilles en carton, le Boss a remis son dépanneur et toute sa confiance entre les mains de ses employés. Avec sa femme, dans sa 7 passagers pleine de bagages, il a pris la route du sud: direction Camping Northwood, Floride. Retour prévu dans six mois moins un jour (pour ne pas perdre leur carte-soleil).

Sitôt arrivée au camping, la femme du Boss a pris possession de la roulotte qu’ils avaient louée, a fait le lit et s’est endormie; elle avait des années de sommeil à rattraper. De son côté, le Boss s’est mis en tête de retrouver ses amis «Snowbirds» qui l’avaient si souvent invité à les visiter. Une heure plus tard, ils étaient tous réunis sous un auvent, trinquant à un hiver au chaud.

Lorsque la radio a parlé du premier gel au sol, le Boss s’est appliqué une nouvelle couche de crème solaire. Devant les images de la première chute de neige que lui renvoyait sa soucoupe, le Boss a organisé un barbecue avec ses amis québécois. Au moment où il a appris qu’une tempête de neige avait causé la fermeture des écoles, le Boss a fait une offre d’achat sur la roulotte qu’il louait au Camping Northwood. La neige, plus jamais.

Tous les deux ou trois soirs, le Boss et sa femme participaient à un souper barbecue chez l’un ou l’autre de leurs amis. Rapidement, ils se sont aussi équipés d’un gros barbecue au gaz et du plus bel ensemble de patios disponible. À leur tour, ils accueillaient de temps en temps leurs amis. Le Boss aimait recevoir son monde chez lui. Offrir de la bière, des chips et des gâteries, c’était dans sa nature.

Le Boss avait insisté pour être celui qui accueillerait tout le monde pour le barbecue de fin d’année. La veille du jour de l’an, chacun des invités parlait des vertus du soleil et des affres de l’hiver. Puis on a parlé des familles et des p’tits enfants que l’on n’a pas vus à Noël, mais que l’on couvrirait de cadeaux au retour. Lentement, la nostalgie des partys de famille s’est installée dans le groupe.

Après avoir pris trop de soleil et de bière à leur goût, les femmes se sont souhaité la bonne année d’avance et ont embrassé leur homme avant d’aller se coucher. La femme du Boss lui dit que, pour une fois, elle allait accueillir la nouvelle année dans les bras de Morphée. Les hommes ont continué la veillée en s’ouvrant une autre bière.

La lune montait lentement dans le ciel. Le Boss s’est mis à raconter ses veillés du jour de l’an dans son dépanneur. Ce qu’il aimait le plus, le soir du jour de l’an, c’était de ne pas fermer le dépanneur à 23h comme d’habitude. Il restait pour accueillir les gens du quartier venu chercher des «denrées festives essentielles ». Avant de faire le décompte de minuit, il buvait une p’tite bière avec ses employés et ses clients. C’était pour lui le plus beau moment de l’année au dépanneur.

De plus en plus nostalgique, le Boss a fini par dire : «J’payerais ben cher pour passer la veillée dans mon dépanneur à soir.»

Et c’est là que le Diable est apparu. Oh, ce ne fut pas aussi dramatique et spectaculaire qu’on le croit. Tout simple en réalité.

Une ombre s’est formée au bout de la petite rue de pierre et s’est avancée vers la roulotte du Boss. On a vu une voiturette de golf rouge (avec des mags chromés et des décalques de flammes sur les ailerons) s’arrêter sur le bord de la pelouse. Au volant de la voiturette était un gros bonhomme plein de tatous et rouge de coups de soleil. Il a regardé le Boss dans les yeux et lui a dit : «Si vous voulez faire un p’tit voyage à soir, j’peux vous arranger ça. J’ai un bateau magique! »

Le Boss a souri, incrédule. Il a jeté un regard amusé vers ses amis qui retenaient des sourires impolis. Un air de défi dans l’œil, aidé par les effets de la bière, le Boss dit à l’inconnu « OK l’ami, montre-nous ça ».

Bière en main, les hommes ont suivi la voiturette de golf au bout de la rue, près du p’tit étang que tous surnommaient le Lac aux canards. Mais les canards avaient foutu le camp. Il y avait là un gros bateau qui pouvait à peine bouger tellement l’étang était étroit. Sans dire un mot, impressionnés et curieux, le Boss et ses amis sont montés à bord. Banquettes de cuir et tableaux de bord modernes attiraient l’attention de chacun. Le Boss s’est assis au poste de pilotage, admiratif devant tant de gadgets.

Toujours au volant de sa voiturette de golf, l’inconnu leur a lancé cet avertissement : «Vous pouvez aller où vous voulez. Mais revenez avant que TOUTES vos femmes ne se réveillent, sinon vous irez en enfer.» Ce à quoi un des amis du Boss a rétorqué : Si nos femmes apprennent qu’on a découché à soir, c’est sur que ça va être l’enfer!» Et tous ont éclaté de rire. Sauf le Boss

«Ok, deal» qu’il a lancé.

Le Boss a regardé le GPS du bateau. Il aimait ça les GPS, il connaissait ça! Il s’est donc occupé de la programmation, il a tapé la formule :

[ F1, Goto, CheNous, Enter] et le GPS demanda un mot de passe. Le Boss regarda l’inconnu, mais ne lui posa pas la question, il avait deviné. [666, Enter]

Le bateau s’est élevé dans les airs, a quitté le Lac aux canards et s’est dirigé tout droit vers le nord. Ceux qui ne profitaient pas déjà du confort des sièges de cuir en ont profité malgré eux. Sans dire un mot, le Boss et ses amis ont regardé passer quelques nuages.

Sous le toit de sa voiturette de golf, l’inconnu a regardé le bateau disparaître dans le ciel… mais il n’est pas resté là à ne rien faire. Qu’ils le veuillent ou non, ces hommes venaient de faire un pacte avec lui et il entendait bien y gagner quelque chose.

Tout ce qu’il avait à faire pour ramasser quelques âmes était de réveiller quelques femmes avant l’aube. Tant qu’à bien faire, il décida de réveiller tout le monde au Camping Northwood.

Afin de célébrer l’arrivée de la nouvelle année, le Diable a offert au Camping Northwood des feux d’artifice d’enfer. À minuit, le ciel s’est illuminé de bleu, de blanc et surtout de rouge. Les premières fusées s’envolaient dans le ciel et y allumaient un grand feu tandis que la deuxième vague redescendait dans les rues du camping, sillonnant les rues, pour aller éclater aux portes de chacune des roulottes.

Il y a eu tellement de boucan de tout le monde s’est réveillé et a dégrisé d’un coup sec. Tout le monde sauf… la femme du Boss qui dormait encore à poings fermés. Le Diable n’aillait pas s’avouer vaincu pour si peu. Il fallait passer à l’étape numéro deux : le train du Rock’n Roll.

Aidé du tracteur du camping, le Diable a rassemblé une dizaine de remorques. Sur chaque remorque, il a installé de gros amplificateurs dignes des plus grands concerts. Différents groupes de musique se sont mis à jouer sur ces plateformes apparues de nulle part. Des jeunes gratteux de guitare débutant aux vieux baby-boomers bedonnants, il y en avait pour tous les goûts et pour tous les dégoûts. Du drum, de la base et de la guitare électrique avec distorsion à volonté.

Le train a sillonné le camping dans tous les sens en passant plusieurs fois devant la roulotte où dormait la femme du Boss… sans jamais la réveiller.

Pendant ce temps-là, au dépanneur, le bateau échoué sur un banc de neige dans la rue détonnait un peu. À l’intérieur, le Boss fêtait la nouvelle année avec ses amis, ses employés et sa belle clientèle. La distribution des «denrées festives essentielles » avait débuté. Quelques familles que le Boss avait choisies repartaient du dépanneur avec une boîte contenant du pain, du lait, de la farine et du sucre ainsi que des pâtes et des légumes pour bien amorcer l’année. Le Boss était heureux d’être là pour partager ce moment avec son monde.

De son côté, le Diable voyait le temps filer. La femme du Boss refusait tout simplement de se réveiller malgré tous ses efforts. Qu’à cela ne tienne, il allait lui faire le grand jeu.

Sur un geste du démon, le sol du camping s’est ouvert sous la roulotte la faisant chuter dans les entrailles de la Terre… directement en Enfer. Là, toutes les âmes damnées depuis le début des temps criaient et se lamentaient en tapant sur les murs de la roulotte. À l’intérieur, la femme du Boss avait chaud et elle s’est sorti une jambe de sous les couvertures pour se rafraîchir un peu. Voyant cela, le Diable a redoublé d’ardeur.  Ce fut au tour des flammes de l’enfer de venir lécher et noircir cette maisonnette qui avait maintenant l’air d’une patate au four. Quoi qu’il fasse, la femme du Boss restait collée à son oreiller.

Puis, dans le ciel, est réapparu un bateau. Le Boss avait fait le code du retour :

[ F1, Goback, Northwood, Enter, 666, Enter]

Pour ne pas avoir l’air du tricheur qu’il était, le Diable a claqué des doigts et la roulotte a repris sa place au moment où le bateau touchait l’eau du Lac aux canards. Après avoir salué ses amis, le Boss est retourné vers sa roulotte. En chemin, il a croisé la voiturette de golf.

«À dort dur, ta femme» que lui dit l’homme aux coups de soleil.

«Je sais» lui répondit le Boss en souriant.

En entrant dans la roulotte, il faisait un peu chaud. Le Boss a démarré l’air climatisé et est allé se coucher près de sa douce. En se collant contre elle comme chaque matin, il lui a donné un p’tit bec dans le cou. Elle a ouvert les yeux. «Bonne année ma chérie».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>