Voici le texte d’un de mes contes du dépanneur. Ce conte vit surtout sous forme orale, mais j’ai fait un effort et je l’ai enfin couché sur papier (dans Word en fait!). Tous les détails de la version orale n’y sont pas. J’espère que vous apprécierez. Bonne lecture!
Les trois bossus
Ce jour-là, Marie-Tatou regardait les gens circuler dans la rue du Dépanneur. Tout le monde s’en allait dans la même direction, vers le Festival de la bière au centre-ville. Elle était seule dans le dépanneur, seule avec le Boss qui terminait sa comptabilité. La soirée promettait d’être longue et ennuyeuse derrière le comptoir du Dépanneur.
Marie-Tatou fut sortie de son ennui par un client… plutôt un visiteur : Bastien! Dans l’ancien temps, chaque village avait son fou. De nos jours, comme il y a plus de fous et moins de villages, il y a des fous du quartier. Fort comme un bœuf, doux comme un agneau et têtu comme un âne, Bastien était notre fou du quartier.
Il habitait à la Résidence Bonnenfant depuis que ses grands-parents (qui s’étaient toujours occupé de lui) étaient décédés. Il s’occupait en promenant les chiens du voisinage, en racontant des histoires aux enfants dans les parcs et en faisant des commissions pour les gens. Mais depuis quelques jours, Bastien venait au dépanneur une fois par jour pour demander à Marie-Tatou s’il pouvait avoir «La belle madame», une affiche publicitaire sur laquelle une jeune femme très peu vêtue annonçait une nouvelle sorte de bière.
Marie-Tatou se voyait obligé de lui dire non à chaque fois, elle ne pouvait lui donner l’affiche, pas tout de suite. Et Bastien repartait déçu, les mains vides, et disait un profond «Ah nonnn!».
Après la visite de Bastien, Marie-Tatou eut une idée pour ne pas avoir à passer la soirée seule au dépanneur. Elle pensa offrir au patron de prendre la soirée off, sans être payée, et ainsi lui sauver un salaire. Il pourrait bien s’occuper du dépanneur tout seul vu qu’il n’y aurait personne. Et elle? Elle pourrait aller au Festival de la bière, avec ses amis, voir les spectacles et tenter de gagner de gros oursons en peluche dans les jeux des forains!
Le Boss finit par sortir de son bureau. Il prit sa veste et remonta l’allée. Marie-Tatou se préparait à lui faire sa grande demande, mais…« Marie! Ce soir, c’est le grand soir. Je te laisse les clés du Dépanneur et le code du système d’alarme. Tu peux fermer la place maintenant. Et moi, je vais aller au centre-ville avec ma passe VIP! Bonne soirée!» Et il sortit. Marie-Tatou aurait dû être heureuse de la promotion, du vote de confiance, mais elle était plutôt déçue de s’être fait prendre au piège. Résignée, elle s’est installée derrière le comptoir avec une provision de magazines et quelques chips pour passer la soirée.
Dehors, le soleil d’été a fini par aller se coucher et laisser place à la nuit, tranquille et silencieuse. Marie-Tatou, plongée dans un magazine pour filles, s’était attaquée à résoudre un sudoku dit moyen lorsque la porte du dépanneur s’est ouverte.
Trois étranges boules à formes humaines sont entrés dans le Dépanneur et ont dandiné jusque devant le comptoir. Marie-Tatou s’est redressée et les a reconnus : les trois bossus. Certaines personnes disent que ce serait trois frères jumeaux que leur mère aurait abandonnés à la naissance tellement ils étaient laids. D’autres encore disent que ce sont trois gargouilles, tombées du toit de la cathédrale un soir de tempête, qui auraient pris vie en touchant le sol. Ce sont en fait trois clochards qui hantent les parcs de la ville à la recherche de bouteilles vides qu’ils rapportent au dépanneur pour les transformer en bouteilles pleines et les retransformer de nouveau en bouteilles vides.
Le plus laid des trois bossus s’est adressé à Marie-Tatou : «Heille Marie, tu nous paierais pas une bière?» Avec le Festival de la bière en ville, personne ne jetait ses bouteilles vides dans les parcs et les trois éponges n’avaient plus rien à boire. Marie-Tatou réfléchit deux secondes. Si elle leur disait non, ils feraient du trouble, et si elle avait du trouble, le Boss ne lui ferait plus confiance. Mais si elle leur payait une bière, elle n’aurait pas de trouble, et le Boss continuerait de lui faire confiance. Trois bières pour acheter la paix, ce n’était pas très dispendieux.
Marie-Tatou s’est alors dirigée vers les grandes portes du frigidaire à bière, elle en a sorti trois grosses bières, 1.18 litre, 10% d’alcool, des Notre-Drame! Elle a ensuite déposée les trois bières devant elle, sur le comptoir. Dans un mouvement rythmé et mille fois répété, les trois bossus on saisi chacun une bière, les ont ouvertes, les ont calées en cœur et (toujours dans le même rythme) ont reposé les bouteilles vides là où Marie-Tatou les avaient mises. Et puis ftounk!, ftounk! et ftounk! Les trois bossus se sont écroulés par terre, saoul mort!
Marie-Tatou avait un problème… En fait, elle en avait trois. Elle devait se débarrasser de ses trois carcasses avant que le Boss ne revienne sinon adieu la job. Elle a fait le tour du comptoir et a essayé de réanimer le premier bossu. Rien à faire, l’odeur décourageait toute manœuvre de réanimation. Elle a tenté de pousser le deuxième bossu et même de rouler le troisième vers la porte, mais les bosses bloquaient tout mouvement.
En se grattant la tête pour se sortir de ce pétrin, Marie-Tatou vit un grand bonhomme passer de l’autre côté de la rue : Bastien! Sans hésiter, elle cacha un bossu sous une pile de boîtes vides et en couvrit un autre de tous les sacs de chips qui lui tombaient sous la main. Puis elle sortit du dépanneur et appela : BASTIEN! Viens ici!
En entrant dans le dépanneur, fidèle à son habitude, Bastien a demandé à Marie-Tatou de lui donner «La belle madame». Cette fois, la réponse de Marie-Tatou fut différente, ce qui fit sourire Bastien.
«Bastien, si tu sors ce bossu du dépanneur, je vais te donner «la belle madame»».
Sans dire un mot, Bastien s’est emparé du bossu, il s’est rendu dans la ruelle à côté du dépanneur et l’a déposé dans un coin. À son retour, Bastien a demandé d’avoir «la belle madame». Marie-Tatou lui a dit qu’elle allait le chercher, mais en se retournant… «Bastien, le bossu est revenu. Regarde, il est tombé dans les chips!»
Sans se faire prier, Bastien s’est emparé du bossu, il s’est rendu dans la ruelle et a continué dans le petit bois derrière le dépanneur. Cette fois, il a jeté le bossu dans un bosquet. À son retour, Bastien a redemandé d’avoir «la belle madame». Marie-Tatou s’est rendue au fond du dépanneur et a décroché l’affiche de la belle madame. Elle l’a roulé et s’est approchée de Bastien pour la lui donner. Sauf que… «Bastien, le bossu, il est revenu. Regarde!»
Près d’une pile de boîtes vides, un bossu était étendu par terre. D’un seul pas, Bastien a enjambé le bossu, il l’a pris sous son bras et s’est dirigé derrière de dépanneur directement dans le petit boisé. Là, il a déposé le bossu en plein milieu des fougères.
En revenant dans le dépanneur, Bastien n’a pas eu le temps de demander son affiche. Marie-Tatou était là et la lui tendait. «Tiens Bastien, la v’là «la belle madame»». Bastien a dit merci et s’est dirigé vers les Résidences Bonnenfant. De son côté, Marie-Tatou a fermé le dépanneur et est rentrée chez elle se coucher.
En passant par le petit sentier qui le ramène aux Résidences Bonnenfant, Bastien pouvait voir les lumières du centre-ville où le Festival de la bière battait son plein. Tout à coup, il vit s’avancer vers lui, tout au bout du sentier, l’ombre d’un bossu. Bastien se dit que le bossu essayait encore de retourner au dépanneur, mais qu’il allait l’arrêter une bonne fois pour toute. Bastien se cacha derrière une grosse roche et attendit que le bossu passe. BANG. Il prit le bossu «dans les pommes» et le ramena dans la ruelle à côté du dépanneur. Là, il ouvrit la grosse benne à ordure, y jeta son bossu, referma le couvercle et y déposa une grosse pierre pour conclure l’affaire. Puis, Bastien retrouva sa belle madame et rentra chez lui.
Marie-Tatou se félicita d’être rentrée se coucher plutôt que d’être allée finir la soirée avec ses amis étant donné que c’était elle qui devait ouvrir le dépanneur tôt le lendemain. Après avoir allumé les lumières, parti le café et placé les journaux, elle sortit les poubelles. Une pierre l’empêchait d’ouvrir la benne à ordure, mais elle la fit rouler par terre sans trop de problèmes. En ouvrant le couvercle, un drôle de spectacle l’attendait.
Sous un gros toutou rose comme en font tirer les forains lors de festivals, le Boss du dépanneur était en train de se remettre d’une gueule de bois magistrale. Marie-Tatou l’a sorti de là, lui a servi un bon café et l’a vaporisé avec un peu de pouche-pouche sens bon.
Lorsque le Boss a enfin repris ses esprits, il a demandé à Marie-Tatou de venir le voir dans son bureau. Là, il lui a fait une offre : il lui donnait sa semaine de congé, payée, pour aller au Festival de la bière avec sa passe VIP si elle promettait de ne jamais raconter à personne ce qu’elle avait vu ce matin-là. Et bien, croyez-moi, croyez-moi pas, Marie-Tatou, elle l’a jamais dit à personne.
